Russie : l’économie de guerre rattrapée par ses fragilités
À Saint-Pétersbourg, les vitrines du Forum économique international ont tenté de projeter l’image d’un pays solide, encore porté par l’énergie et les commandes publiques. Mais derrière les discours de confiance, les chiffres racontent une économie russe plus nerveuse : réserves entamées, petites entreprises sous pression, investissements en recul. Vladimir Poutine reconnaît une dynamique « actuellement modérée », tandis que plusieurs indicateurs signalent un essoufflement après deux années de croissance alimentée par l’effort militaire.

Le fil des événements
Le point de bascule s’est dessiné autour du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, organisé du 3 au 6 juin 2026. Ce rendez-vous, présenté par Vladimir Poutine comme le « Davos de l’Eurasie », devait montrer une Russie capable de résister aux sanctions et au coût de la guerre.
Les signaux venus des entreprises sont pourtant moins rassurants. Selon l’indice RSBI de PSB, l’activité des petites et moyennes entreprises russes est tombée à 48,4 points en mai, son plus bas niveau depuis l’automne 2022. Les ventes reculent fortement : un entrepreneur sur deux a été confronté à une baisse en mai.
L’emploi suit la même pente. Seuls 10 % des entrepreneurs interrogés ont embauché de nouveaux salariés, tandis que 34 % ont réduit leurs effectifs. Dans une économie déjà touchée par des pénuries de main-d’œuvre, cette contraction montre que les PME ne se contentent plus de ralentir leurs projets : elles coupent dans leurs coûts.
Le malaise se lit aussi dans les intentions des dirigeants d’entreprise. Une étude menée en mars par la Fondation de l’opinion publique et la Haute École d’économie estimait que 31 % des entrepreneurs envisageaient de fermer ou de vendre leur société. Plus de la moitié anticipaient une dégradation de leur activité au premier trimestre 2026.
Ce qui se joue en profondeur
La mécanique actuelle repose sur un paradoxe. L’économie russe a été soutenue en 2023 et 2024 par les commandes publiques, l’industrie de défense et les injections massives de capitaux dans le secteur militaire. Ce modèle a créé de l’activité, mais il a aussi absorbé une part croissante des ressources disponibles.

Le Fonds national de richesse illustre cette tension. Au moment de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, sa partie liquide disponible atteignait environ 112 milliards de dollars. Début juin 2026, elle n’était plus que de 48 milliards de dollars, soit une fonte de 64 milliards.
Les réserves d’or ont également été utilisées. Avant la guerre, le fonds détenait près de 400 tonnes d’or ; aujourd’hui, ce stock serait tombé à environ 140 tonnes, une baisse de 65 %. Ce n’est pas un simple mouvement comptable : cela signifie que l’État mobilise des actifs stratégiques pour financer son déficit et maintenir l’effort budgétaire.
La hausse récente du pétrole offre un répit, pas une sortie de crise. Le budget russe est construit autour d’un prix du baril inférieur aux cours évoqués récemment, ce qui devrait théoriquement reconstituer les réserves. Dans les faits, les recettes supplémentaires servent surtout à compenser les dépenses accumulées par plus de trois années de guerre.
Paroles et positions
Le discours officiel cherche à contenir l’inquiétude. Vladimir Poutine a reconnu un ralentissement, tout en rejetant l’idée d’un effondrement économique. Son choix des mots compte : parler de dynamique « modérée » permet d’admettre le freinage sans reconnaître une crise ouverte.
« Oui, la dynamique économique est actuellement modérée »
D’autres voix, issues du système économique russe, se montrent plus alarmées. German Gref, directeur général de la Sberbank, a estimé que le niveau actuel de croissance relevait « déjà d’un miracle » au vu d’un rouble vigoureux et d’un taux d’intérêt de 14,5 %. Quand le patron de la plus grande banque du pays souligne le coût du crédit, le message vise directement les entreprises qui doivent financer stocks, salaires et investissements.
Le président d’Opora Rossii, organisation représentant les PME russes, estime qu’un tiers des entreprises pourraient être déficitaires. Cette alerte pèse d’autant plus que la réforme fiscale a élargi la TVA aux petites entreprises relevant du régime simplifié d’imposition.
Remettre les chiffres à leur place
La pression fiscale cristallise la colère des petites structures. Le seuil de chiffre d’affaires à partir duquel les entreprises sous régime simplifié doivent payer la TVA a été fixé à 60 millions de roubles à partir de 2025, puis abaissé à 20 millions après une réforme adoptée en novembre. Le texte prévoyait ensuite 15 millions l’an prochain, puis 10 millions en 2028, avec environ 450 000 entreprises potentiellement concernées.

Face au risque de fermetures dans les restaurants, commerces et cafés, Vladimir Poutine a annoncé le 5 juin un gel de l’abaissement du seuil à 20 millions de roubles. Ce recul politique montre que le pouvoir perçoit le danger : toucher trop brutalement aux petites entreprises peut faire basculer une partie de l’activité dans l’informel ou provoquer des fermetures visibles.
Pour les lecteurs en France, l’enjeu dépasse la seule Russie. Une économie russe fragilisée peut modifier les équilibres sur les marchés de l’énergie, prolonger la dépendance de Moscou aux revenus pétroliers et influencer la durée de sa capacité financière à soutenir la guerre. Les sanctions, les prix du pétrole et les besoins budgétaires russes restent donc liés aux débats européens sur l’énergie, la sécurité et le coût du soutien à l’Ukraine.
La suite annoncée
Plusieurs éléments sont désormais confirmés : la réforme de la TVA est partiellement gelée au seuil de 20 millions de roubles, le Fonds national de richesse reste sous pression et les PME russes affichent une baisse marquée de leur activité. Les prochaines données à surveiller seront l’évolution du déficit budgétaire, les recettes pétrolières et la capacité des entreprises à relancer leurs investissements après quatre trimestres consécutifs de recul signalés par German Gref.
La Russie conserve une rente énergétique, surtout lorsque le pétrole remonte. Mais cette rente finance désormais une économie de guerre coûteuse, un déficit persistant et un secteur privé qui absorbe de moins en moins le choc.
Questions fréquentes
L’économie russe est-elle en récession en 2026 ?
Les sources mentionnent une contraction de 0,2 % au premier trimestre 2026 et une croissance passée d’environ 4,9 % en 2024 à près de 1 % l’an dernier. Le terme de récession n’est pas officiellement acté dans les éléments fournis.
Pourquoi les PME russes souffrent-elles autant ?
Elles subissent une baisse de la demande, des taux élevés, l’augmentation des primes d’assurance et l’extension de la TVA aux petites entreprises.
Combien reste-t-il dans la partie liquide du fonds souverain russe ?
La partie liquide du Fonds national de richesse était d’environ 48 milliards de dollars début juin 2026, contre 112 milliards en février 2022.
La hausse du pétrole aide-t-elle Moscou ?
Oui, elle améliore les recettes. Mais les sources indiquent que ces gains servent surtout à combler le déficit budgétaire plutôt qu’à reconstituer pleinement les réserves.
Pourquoi la TVA inquiète-t-elle les petites entreprises ?
L’abaissement du seuil d’assujettissement augmente le nombre d’entreprises concernées. Environ 450 000 sociétés pourraient être touchées par la trajectoire prévue jusqu’en 2028.
Quel est l’effet concret pour l’Europe ?
La fragilité financière de Moscou influence les marchés énergétiques, la capacité russe à financer la guerre et les choix européens liés aux sanctions et à la sécurité.
Ressources
Sources et références citées dans cet article.

